La bataille pour une intelligence artificielle démocratique
Depuis quelques mois, l'intelligence artificielle (IA) fait les headlines de l'actualité tech. Mais derrière les succès de ChatGPT et ses clones, une préoccupation grandit : la dépendance croissante aux géants du numérique pour accéder à ces outils révolutionnaires.

La lutte contre l'« accaparement » de l'ia par les majors
Face à cette tendance, plusieurs acteurs se liguent pour promouvoir une alternative ouverte et gratuite. C'est le cas de Current AI, une organisation à but non lucratif qui a récemment récolté 400 millions de dollars de financements pour développer une infrastructure publique d'IA accessible à tous.
Créée en février 2025 sous la direction de Martin Tisné, Current AI vise à éviter que l'avenir de l'IA ne soit monopolisé par des intérêts privés comme Meta, OpenAI, Microsoft et Google. L'organisation entend offrir une solution alternative qui permettrait à toutes les personnes, pas juste les privilégiés disposant d'une souscription, de bénéficier de l'intelligence artificielle.
Un des projets les plus emblématiques de Current AI est Suno Sutra, un appareil portable développé en collaboration avec Bhashini, l'initiative d'intelligence artificielle linguistique soutenue par le gouvernement indien. Ce dispositif fonctionne sans connexion internet et permet d'utiliser l'IA dans 22 langues indiennes.
« Si l'IA est vraiment une technologie transformatrice, si elle va changer tous les aspects de la vie de tous, il doit y avoir une alternative publique », affirme Ayah Bdeir, directrice exécutive de Current AI et ancienne responsable de la stratégie IA à Mozilla. Cette vision est comparée à la naissance de la World Wide Web en 1991, créée par Tim Berners-Lee au CERN comme une plateforme accessible à tout le monde et non comme un service exclusif contrôlé.
Current AI fonctionne grâce à une association publique-privée réunissant des gouvernements, des fondations et des entreprises technologiques. La France a ainsi engagé 100 millions de dollars, tandis que des acteurs comme la Fondation Ford, la Fondation MacArthur, DeepMind et Salesforce ont apporté des ressources pour atteindre un total de 400 millions de dollars (environ 350 millions d'euros).
Ces financements ne viennent pas des investisseurs traditionnels, mais des bailleurs de fonds publics motivés pour encourager le projet vers ses objectifs.
Le défi de Current AI dépasse la simple traduction automatique. L'organisation alerte que environ la moitié des langues parlées dans le monde est menacée de disparition, et que l'anglais domine, agrandissant ainsi les écarts existants.
Current AI finance donc des projets visant à créer des ensembles de données et des outils d'IA dans des sites de haute nécessité. C'est ainsi qu'apparaissent des initiatives comme Masakhane au Kenya pour développer des ressources pour plus de 50 langues africaines, ou l'Institut de création de mondes au Liban, qui travaille à la numérisation du patrimoine culturel arabe. Au Brésil, par exemple, Portal sem Porteiras élaborait des outils d'intelligence artificielle sans connexion avec des zones indigènes amazoniennes.
« Il ne devrait pas être une entreprise de Valley qui essaie d'enrichir quelques milliers de personnes sélectionnées », rappelle Bdeir, en faisant allusion indirectement au format privé qui laisse de côté ces communautés spécifiques.
Pendant la cérémonie AI for Good organisée à Genève, Current AI a présenté Alpha Chat, un chatbot de code ouvert développé en sept semaines par la collaboration de dix organisations, notamment Hugging Face, Mozilla et le Media Lab de MIT.
C'est juste le début de quelque chose de plus grand, car il est certain que l'on travaillera à de nouvelles options publiques pour servir des millions de personnes. Construire l'équivalent de la World Wide Web de l'intelligence artificielle pourrait être la sauvegarde pour un avenir contrôlé par les géants du numérique.
